Depuis plusieurs années, les syndicats sont sur la défensive. Leurs membres ont diminué, parfois de façon spectaculaire, et leur pouvoir de négociation collective a diminué, tout comme leur influence sur les politiques entrepreneuriales et, dans une certaine mesure, ils ont perdu le respect du public. Il y a une trentaine d’année encore, les grandes entreprises fédérales étaient des symboles de fierté nationale et la Confédération façonnait des politiques sociales et économiques, ce qui semblait naturel. Il était donc évident que les syndicats étaient des acteurs passifs de conciliation dans ce cadre social.

Aujourd’hui, le paysage a changé irrémédiablement. La Confédération avoue son incapacité à résister et cède même aux sirènes des nouvelles stratégies managériales des leaders économiques mondiaux (affaire Maudet – UBER), les grandes entreprises sont presque toutes transnationales en termes de propriété et de production. Les syndicats sont souvent désorientés. Nombre d’entre eux démontrent leurs limites quant à leur rôle en ce siècle. La population et les travailleurs se demandent si les syndicats continuent d’être des acteurs socio-économiques influents. Mais les temps difficiles peuvent stimuler de nouvelles idées et apporter de nouvelles opportunités. Le défi consiste à examiner les objectifs et les priorités et à trouver des moyens novateurs de les atteindre. Cela peut impliquer des choix difficiles.

Les syndicats de la communication sont plus faibles aujourd’hui qu’il y a quelques décennies, que reste-t-il de notre “force syndicale” et d’où vient-elle? L’histoire sur le sujet permet d’identifier diverses sources d’énergie. La première est structurelle et découle des travailleurs organisés dans une profession spécifique. Ils peuvent posséder des connaissances ou des compétences rares, devenant indispensables pour l’entreprise et difficiles à remplacer, ce qui donne aux syndicats un “pouvoir de négociation sur le marché”. Ils peuvent également occuper une position stratégique dans le processus de production, de sorte que toute activité émeutière imposerait des coûts importants à l’employeur, créant ainsi un “pouvoir de négociation sur le lieu de travail”. Les travailleurs qui détiennent les deux types de pouvoir structurel (dans le passé, par exemple, les imprimeurs de journaux) peuvent constituer des syndicats particulièrement forts.

La deuxième source de force est le pouvoir associatif : le simple fait d’avoir des membres fournit des ressources à un syndicat, y compris des ressources financières. Toutefois, adhésion et organisation ne sont pas synonymes : l’adhésion peut être purement passive venant de travailleurs soucieux d’obtenir des avantages ou des protections personnelles, sans qu’il n’y ait nécessairement d’implication syndicale. Cette option est devenue de plus en plus répandue et correspond à un syndicalisme d’assurance.

La troisième catégorie, celle faisant souvent défaut: le pouvoir organisationnel. Cette distinction engendre de nombreux débats sur le renouveau syndical: le simple recrutement de membres ne signifie pas l’organisation (bien qu’il puisse s’agir d’une condition essentielle). Mais être syndiqué ne garantit pas l’unité en soi. La constitution du pouvoir implique de cultiver le capital social des travailleurs afin qu’ils s’identifient à la collectivité, soutiennent son but et ses politiques et, surtout, qu’ils s’engagent personnellement dans la lutte syndicale.

Avec tous les changements qui peuvent survenir, actuellement dus à la révolution numérique, le soutien du monde politique et de la société, impliquant un nouveau regard de cette dernière sur le travail du point de vue social, juridique et législatif, est une condition primordiale. Les syndicats doivent démontrer que la réalisation d’une société meilleure est leur but premier et leur raison d’exister et convaincre la population qu’il s’agit d’un objectif réalisable, souhaitable et non utopique. Cela implique une vision active et démocratique, mais également la démonstration que les syndicats sont eux-mêmes des organisations démocratiques.

Il est nécessaire de créer des collaborations. Si les syndicats sont de moins en moins capables d’atteindre leurs objectifs avec leurs propres ressources, ils ont besoin d’alliés. Cela exige des rapprochements avec d’autres groupes, mouvements et organisations qui ont des objectifs et des intérêts communs, mais des structures différentes. Trouver une synergie est un premier pas vers un retour de la force syndicale.

Les syndicats doivent mettre en place une réelle stratégie. Si les ressources sont rares, elles doivent être utilisées intelligemment. Les syndicats ont l’obligation d’utiliser leurs ressources limitées plus efficacement s’ils veulent l’emporter sur des adversaires plus forts (le technolibertarisme par ex.). Il suffit de regarder en arrière: il y a eu des luttes où les travailleurs et leurs syndicats, main dans la main, ont pu surmonter les adversités et gagner leur combat. Avec ingéniosité, des menaces peuvent devenir des opportunités.

Depuis plus de vingt ans, la question du renouvellement des syndicats fait l’objet de débats. Les propositions ont été diverses et multidirectionnelles: garantir plus de services à chaque membre individuellement ou mettre en place des solutions globales pour tous ces membres? Envisager de nouveaux partenariats avec les entreprises et la confédération ou s’émanciper afin d’entreprendre des campagnes indépendantes? Les priorités sont difficiles à établir et ne feront malheureusement jamais l’unanimité au sein de tous les collaborateurs.

La latence au changement opérationnel est due au fait qu’elle engendre souvent un bousculement hiérarchique. Cette inertie organisationnelle protège des changements structurels les élus au “pouvoir”, tandis que toute réorganisation peut créer à la fois des perdants et des gagnants. Il y a souvent des voix qui s’élèvent contre des changements litigieux au nom de la paix organisationnelle.

L’innovation stratégique ne peut être résumée à une question d’organigramme du siège social du syndicat. Elle doit faire renaître des actions, ce qui signifie que les travailleurs et les représentants de la base doivent être prêts à agir. La transformation ne sera acceptée que si les syndicats dialoguent en interne de façon constante et ouverte, cultivent le capital social de leurs membres et font usage de leurs agencements formateurs pour développer et outiller leurs bases afin de permettre la réflexion de l’appareillage syndical dans sa globalité.

Il faut repenser la solidarité et la coalition des ouvriers. Il n’y a plus de travailleur syndiqué “moyen”. Les syndicats doivent aborder la question de la diversité des intérêts au sein de la classe ouvrière au niveau national. L’identité collective n’est pas donnée, elle doit être forgée. Et cette construction ne peut être imposée: elle doit être négociée. Les syndicats doivent apprendre à intégrer la diversité qu’ils contiennent.

De plus en plus, les syndicats ont développé une sorte d’auto-organisation et de représentation, distinctes des intérêts des groupes auparavant sous-représentés : femmes, retraités, jeunesse, diverses branches. Même si, dans le passé, de telles organisations étaient considérées comme allant à l’encontre de la solidarité générale, il est aujourd’hui acceptable d’admettre que, tant que les divers intérêts ne peuvent pas se faire entendre au sein de leur propre syndicat, toute prétention à représenter l’intérêt général est vouée à l’échec.

La plupart des syndicats ont perdu la conviction qu’ils ont encore la capacité à améliorer l’économie et la société. Ils sont sur la défensive. D’où la nécessité de recréer des ressources morales et communicatives. Le message doit être adapté aux nouveaux canaux de communication et aux nouvelles générations mais doit fondamentalement transmettre de nouvelles idées. Ce qu’il faut, c’est une nouvelle contre-offensive imaginative, peut-être même utopique. Par exemple, la campagne actuelle du syndicat allemand des métallurgistes IG Metall pour une “bonne vie” (Gemeinsam für ein gutes Leben) est une source d’inspiration qui démontre une manière alternative d’atteindre son but.

Le futur peut être de bon augure étant donné que de nombreux syndicalistes reconnaissent la nécessité d’un changement et s’essayent à la mise en œuvre d’innovations stratégiques. La mise en place d’une nouvelle répartition du pouvoir et des prises de décisions permettra un renouveau. Ce renouveau doit être le symbole qu’une victoire ne peut être acquise sans conquête.

Auteur : Rodolfo Antonio, membre du comité de la section Genève
Publié dans la tribune 01-2020 du 7 février 2020

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

code