13 février 2019, syndicom annonce fièrement l’accord avec Mila pour un “code de conduite”. Cette maigre réglementation est censée faire disparaître doutes et inquiétudes des salariés sur l’avenir du travail “décent”. Le fait est que ce code n’engendre que plus de contraintes pour les travailleurs et ne garantit aucun gain social. Swisscom passe entre les mailles du filet en sous-traitant le travail de ses employés à sa plate-forme numérique afin d’économiser sur le bien-être des citoyens-travailleurs, c’est-à-dire sur les prestations sociales. Quelles sont les raisons de notre incapacité à combattre le technolibertarisme ? Pourquoi semblons-nous condamnés à collaborer à la dégradation des conditions de vie et de travail au rythme de la numérisation?

            Au début, les plateformes numériques sont apparues discrètement, présentées comme un moyen de compléter les emplois et les revenus existants. Aujourd’hui encore, ces plateformes ne représentent qu’un petit pourcentage des emplois et ne pèsent pas lourd dans l’économie mondiale. Cependant, elles s’implantent doucement mais sûrement dans les habitudes économiques de notre société. Bien que l’appât du gain ait toujours été attrayant pour les travailleurs, aussi modeste soit-il, la réalité est que le Crowd-Working implique une relation de travail cachée et inégale et fait partie d’un secteur en pleine croissance qui profite d’un vide juridique et législatif pour avoir peu ou aucune obligation envers l’État, les consommateurs et les travailleurs. C’est là que réside notre défi majeur et c’est ce qui soulève la nécessité d’élaborer une approche pour la revendication collective et la réglementation du secteur.

            Cette révolution numérique s’efforce d’éradiquer les bases de l’État social (emploi salarié, sécurité sociale,          services publics…). Ceci devrait nous conduire à reconsidérer notre conception du travail “décent” et notre manière de défendre nos membres travailleurs contre ces attaques incessantes. Le travail “décent” découlant d’une valorisation personnelle s’obtient en conjuguant plusieurs facteurs. Premièrement, un cadre stable provenant d’une coopération efficace employé-employeur et synonyme de loyauté entrepreneuriale créant enthousiasme et innovation, déclenchant évolution bénéfique pour les deux parties. Deuxièmement, le droit à la déconnection qui permet aux employés de s’épanouir sur un plan personnel et le rend plus efficient lors de ses heures productives. Et troisièmement, la sécurité sociale jouant un rôle communautaire au sein de la population. Ces facteurs nous poussent à prendre la mesure des transformations du travail engendrées par la révolution numérique dans ce contexte globale. Ces transformations se sont jusqu’à présent traduites pour les travailleurs par une augmentation simultanée des responsabilités et de la précarité et par une décharge permanente des employeurs de leur responsabilité sociale. A l’heure de la transmission d’information à la vitesse de la lumière, aucune forme antérieure d’organisation ou d’action collective n’est reproduisible aujourd’hui et oblige à concevoir un plan syndical nouveau pour mettre l’avancement technologique au service du progrès social. L’obligation à laquelle nous faisons face aujourd’hui est donc de penser cette révolution digitale, d’en comprendre les rouages afin d’en saisir les opportunités pour la cohésion et la justice sociale.

            Derrière ces plateformes se trouve le nouvel Eldorado des entreprises. Entendons par-là une main-d’œuvre à la demande et toujours disponible et des cotisations sociales disparues. A l’heure où nous voulons engager un dialogue avec les employeurs sur le temps de travail et le droit à la déconnection, nos chères entreprises ne comptent pas s’en soucier outre mesure sachant qu’ils n’ont qu’à “cliquer” sur leur plateforme pour obtenir un technicien, un agent d’appel ou un designer. Plus de couverture maladie, plus de vacances, plus de fériés, uniquement des tâches effectuées à moindre coût par des exécutants toujours disponibles. Ces employés digitaux n’ont plus besoin d’être chéris par une structure entrepreneuriale. Etant “indépendants”, ils ne requièrent ni assurance perte de gain maladie, ni estime personnelle. Il n’y aura plus de collectif permettant de mettre à l’honneur la loyauté et la satisfaction d’un travail valorisant au service d’une entreprise qui nous représente. Ces mandatés seront esseulés, incapables de lutter contre toute forme de préjudices qui pourraient découler d’une décision unilatérale. Ils seront donc à la merci de tout dictat provenant du mandant les rendant encore plus flexibles ou asservis. Cette programmation transforme la force ouvrière en une ressource exploitable ou en un capital humain la rendant ainsi mercantile et purement numéraire. De ce fait, toute entreprise aux mains d’actionnaires obnubilés par des dividendes maximales cherchera à réduire les coûts annexes de toute ressource. Dans notre cas, ces coûts annexes sont l’assurance maladie/accident, l’AVS et toutes les autres couvertures sociales durement acquises par nos prédécesseurs. Cette manigance technolibérale a pour unique but de soustraire à l’entreprise sa responsabilité sociale avec jusqu’ici l’accord du monde politique et syndical alors que ces derniers seront aussi perdants que les travailleurs. Cet affront est sous-estimé par la société qui par le mirage de “l’auto-entreprenariat” pense trouver remède aux chômages et salaires sous-payés.

            Façonner la digitalisation à notre image, voici notre défi majeur de ces prochaines années. Nous avons quelques coups de retard et cela rajoute de l’urgence à la situation mais nous devons insister sur le fait que la numérisation doit servir le progrès social et non pas l’économie privée des entreprises. C’est ici qu’intervient le “code de conduite”, censé être la mise en garde des syndicats aux propriétaires de plateformes que les travailleurs ne sont pas du bétail que l’on peut vendre sur Internet. Il montre cependant notre impuissance en nous contraignant à collaborer à la précarisation de nos emplois. Nous n’avons préservé aucun acquis social, aucune protection de l’intégrité du travailleur, aucune valorisation du travail humain mais nous avons réussi à rappeler à ceux qui subissent déjà ces pertes, les crowd-workers, qu’ils ne doivent pas frauder à leurs obligations. Il faut néanmoins admettre que le “code de conduite” a le mérite d’entamer un dialogue. Un dialogue qui se doit d’être plus ferme dans un avenir proche, qui se doit d’amener un médiateur étatique afin d’éviter que ce dialogue ne se transforme en abattoir d’acquis sociaux. Car oui, le monde politique doit prendre ses responsabilités. L’Etat ne peut pas se contenter d’être spectateur dans ce tournant historique. Il est appelé à devenir acteur majeur rompant cette inaction collective et stoppant l’expansion d’un esclavagisme moderne. Le travail de l’État, à supposer qu’une majorité politique ait demain le souci de définir et de mettre en œuvre avec les partenaires sociaux une vraie législation du travail, ne pourra pas se cantonner à éditer des réformes importées du secteur privé pour les appliquer à une politique sociale. L’État doit cesser d’établir sa politique sociale sur des résultats chiffrés basés sur des indicateurs de croissance économique et envisager de rétablir une cohésion sociale en la protégeant du technolibertarisme. Tous ces changements politiques ne pourront être possibles que si nous, travailleurs et syndicalistes, luttons pour faire entendre notre voix et nos revendications pour un futur plus juste pour tous.            

Nous améliorerons notre avenir en changeant notre regard sur les habitudes de consommation et de travail. Premièrement, nous devons faire prendre conscience à nos concitoyens que la consommation par le biais des plateformes numériques engendre des conséquences sociales désastreuses qui touchent leur environnement proche. Deuxièmement, nous devons mettre en place une action juridique afin d’obliger les plateformes numériques à endosser leur rôle social comme toute autre entreprise suisse sujette aux règlementations du Code du travail. Et finalement, nous devons nous-mêmes, membres, prendre des décisions et engager nos syndicats dans cette lutte avec nos volontés et nos règles.


Auteur : Rodolfo Antonio, membre du comité de la section Genève
Publié dans la Tribune syndicale 01-2020 du 7 février 2020

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